Portrait de Mohanad Al Tameemi : de la zone verte irakienne à l’errance européenne

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Auteur : Melany Lakhlef

Thème : Politique


📸 Crédit photo : Melany Laura Lakhlef


Après près d’une décennie d’errance en Europe, Mohanad Al Tameemi souhaite se poser. En France depuis quatre ans, il a demandé l’asile, mais est sur le coup d’une obligation de quitter le territoire qu’il espère faire annuler.
Une nouvelle bataille dans la vie de cet homme qui n’a été que survie dans les tranchées.

Mohanad est las. Assis sur un banc en face du terminus des tramways à la gare Lille Flandres, il observe d’un air détaché des adolescents aux cheveux peroxydés un peu trop bruyants. Un crissement annonce l’arrêt en gare d’un tram, parmi les derniers de cette soirée d’automne. Dans quelques minutes, il va pouvoir souffler.
Alors qu’il est presque minuit, les derniers usagers se mélangent aux agents d’entretien. De nationalité irakienne, Mohanad Al Tameemi échange des «salamalecs» en arabe avec certains d’entre eux. Il n’est que peu fier de son français sommaire. «My french is not good» (mon français n’est pas bon) s’excuse-t-il presque.
Dans l’hexagone depuis quatre ans, ce trentenaire traîne son spleen, nourri de refus en refus. Il aime la France, le revendique et veut y rester. Mais en septembre, lors d’un rendez-vous à la préfecture du nord, le couperet tombe : il doit quitter le territoire d’ici janvier 2025.
«Bad news» commente-t-il.
Cette décision des autorités est motivée par l’arrêt Dublin. Signé en 2013 par les pays membres de l’UE, ainsi que la Suisse, l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein, il délègue la responsabilité de l’examen de la demande d’asile d’un réfugié au premier pays qui l’a accueilli. C’est l’Allemagne où les empreintes de Mohanad ont été prélevées qui doit donc s’en charger conclut la préfecture. «Je ne souhaite pas retourner en Allemagne, je sais déjà ce que les autorités pensent. L’Irak est un pays sûr pour eux, ils vont m’y renvoyer» prédit-il. Pour éviter ce scénario « catastrophe », il est assisté par une avocate, engagée par l’association Coallia qui aide les personnes en situation de fragilité, les demandeurs d’asile notamment.
Mi-octobre, il se présente devant un juge de la cour nationale du droit d’asile afin de contester son OQTF.
L’instance s’est donnée cinq semaines pour trancher son cas. «Je garde espoir, c’est une question de vie ou de mort pour moi».

De la zone verte irakienne à l’exil

Sa mère restée en Irak lui manque terriblement, ses discussions avec elle se font de plus en plus rares. Il en souffre, mais vît mal les injonctions de cette dernière qui l’appelle à rentrer en Irak ou du moins à se rendre en Syrie chez sa sœur.
A 37 ans, il n’est pas encore marié, une « anomalie chez nous » commente-t-il. Sa vie est loin d’être ce qu’il avait rêvé. Mais il ne peut se résoudre à suivre les conseils de sa génitrice.
C’est à 19 ans, en 2006 qu’il commence à travailler pour les Américains. Trois années après le début de l’invasion de l’Irak, l’armée américaine s’entoure d’Irakiens aux profils très divers et parlant anglais. Pour leur compte, le diplômé en hôtellerie est à la fois cuisinier, agent d’entretien, interprète. Sa bonhomie et son profil de couteau-suisse plaisent. Alors que sa ville de Bagdad est régulièrement endeuillée par des attentats-suicides de Daesh, Mohanad dont le prénom signifie «celui qui a de la chance» passe ses journées au sein de la zone verte. Une enclave ultra protégée où se trouvent des bases et l’ambassade américaine et à l’intérieur duquel il est facile, confie-t-il, de perdre le sens des réalités. En 2010, ses patrons lui annoncent qu’ils vont bientôt quitter le pays. Mohanad demande un visa qui lui est refusé. Une fois les Américains partis, les terroristes de l’Etat islamique vont exercer des représailles sur tous les collaborationnistes. Cette pensée le hante, l’effraie. Il quitte donc l’Irak en février 2011 pour se rendre en Turquie. Avant de s’en servir comme porte d’entrée vers l’Europe, il y travaille sept mois dans un champ de tabac.

Le périple européen

En deux ans, il traverse neuf pays européens. Bulgarie, Serbie, Albanie, Monténégro, Croatie, Hongrie, Slovaquie, Pologne et enfin l’Allemagne fin 2015. Du fait des facilités de langue, son objectif est de se rendre en Grande-Bretagne. Mais à court d’argent pour poursuivre son périple, il vit une année en Allemagne, hébergé par une association. De longues journées de plonge dans des restaurants lui permettent d’économiser pour son voyage. Arrivé à Birmingham en 2016, il déchante après trois années. Pas ou peu de travail, refus de la demande d’asile, son rêve britannique tourne au cauchemar. Ces épreuves fondent sa résilience. Conseillé par un ami, il décide de traverser la Manche pour se rendre à Lille en France. En ce début d’année 2020, l’actualité est dominée par la pandémie de Covid-19. Deux mois après son arrivée, un premier confinement national est annoncé.

SDF en France par choix.. contraint.

Mais, il a le cuir tanné. Coallia le loge dans un centre. «La France est un bon pays.
Les associations nous aident beaucoup, » explique-t-il avant d’ajouter « je ne pouvais pas rester dans ce centre, il y avait beaucoup de drogués et de personnes violentes ».
Depuis deux ans, c’est donc la rue qui l’héberge. Douches à la volée quand c’est possible, banc des stations de métro en guise de matelas, nourritures invendues de restaurants ou longue file devant les soupes populaires. En dépit, il déteste qu’on le prenne en pitié. Pour se motiver, il écoute beaucoup de prêches, notamment ceux qui évoquent la souffrance des « croyant ». « Avec des écouteur,» tient-il à préciser pour ne pas déranger autour de lui. C’est tout Mohanad qui est résumé là. Se faire tout petit avec le souci du respect de l’autre. Tranchant avec le cliché du SDF, il semble attirer une certaine sympathie ou du moins une «tacite tolérance» de la part des forces de police notamment. Ne buvant pas d’alcool et ne faisant pas la manche, ce grand fan de basket est aussi un candide, pour qui, l’humanité n’a que du bon. Son avocate l’a pourtant prévenu l’année dernière, les préfectures sont sous pression avec l’arrivée de Bruno Retailleau à l’intérieur. Ce nom ne lui dit rien, cette réalité lui échappe. « Aujourd’hui, c’est dur, mais demain ça ira mieux. Demain, c’est toujours mieux» ne cesse-t-il de se répéter, espérant que sa chance le porte..

M.L.L 🤍

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